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Chapitre premier
Un nouveau venu dans les canneaux
Repose en paix, Marcello |
6 janvier 1620
Lorsque Don Ignacio rentre au logis avec son pigeon, il trouve le capitaine de l’Ambassade au chevet de Don Pablo. Il lui a apporté des chemises, du linge, des bougies et de quoi se sustenter. Il y a même quelques bouteilles de vin. D’après Don Pablo, le chirurgien a dit qu’il survivra, et le médecin qu’il fallait une saignée.
Les services de l’espagnol étant de seize heures à minuit, puis de minuit à six heures du matin, il file s’écrouler tout botté sur son lit et s’endort instantanément.
Lorsqu’il arrive à l’ambassade quelques heures plus tard, il ne peut s’empêcher de remarquer pour la centième fois tout le mépris que ce roturier de Luis, le chef des domestiques voue aux gardes, pourtant nobles, et avec quelle hauteur il les toise en permanence.
7 janvier 1620
Au petit matin, Don Ignacio passe par le théâtre de toiles et de cordes dans le but de parler à la vieille femme qui endosse le rôle de la duègne dans les pièces qui s’y jouent. Mais un bien triste spectacle l’y attend. Une troupe d’Alguazils tente de retenir la curiosité d’une foule en émoi. L’homme que l’hidalgo appelle « Le Petit Inquisiteur », et qui en fait n’est autre que le lieutenant criminel de San Marco, s’y trouve aussi. Encore une fois surpris de la présence de Don Ignacio dans tous les lieux où il se trouve, il fait pénétrer l’intéressé dans le théâtre désert, requérant de lui son avis sur une bien triste et sanglante affaire.
Sur la scène, juste derrière le rideau, se trouve le corps nu de Marcello, crucifié à des planches de bois que ses agresseurs ont montées en croix à la hâte. Ses parties génitales ont été coupées et placées dans sa bouche, dont on a ôté la langue. Le plus tragique n’est pas l’énorme quantité de sang qui s’est écoulée de son cadavre, formant une flaque immense sur la scène, mais bel est bien le fait que la croix supportant le cadavre blême de ce jésus d’opérette se trouve placée la tête en bas, dans un signe évident de provocation et de message.
Le lieutenant criminel explique que toute la troupe était partie hier au soir fêter la belle recette de la soirée, avec tout le monde. Deux personnes se sont excusées rapidement : Zerbina et Marcello. Il ignore par la suite ce qu’ils ont fait tout deux, et Don Ignacio explique que Zerbina est sans doute allée chez Don Pablo, avec qui elle entretient une idylle impossible. Marcello, qui a prétexté un rendez-vous avec une femme, est sans doute rentré au théâtre ou il a ouvert à ses agresseurs, puisqu’aucun signe d’effraction n’a été retrouvé.
Don Ignacio va ensuite interroger la duègne et Zerbina dans une proche taverne. Il est soulagé que voir qu’elle ne sait rien de la méprise des agresseurs de Don Pablo. La vieille femme, à qui Marcello avait posé la question de sa part et qui se fait appeler Dona Esperanza, lui apprend que dans de nombreuses régions d’Italie on murmure des histoires sur des sorcières de Grèce, des vestales démoniaques de Rome, qui jouent sur la destinée des hommes comme des araignées au centre de leur toile.
Puis il rentre au Logis et trouve Don Pablo assis dans son lit, des coussins derrière son dos. Il va visiblement bien mieux. Don Ignacio passe une nuit réparatrice identique à la dernière, tout botté et habillé en travers de son lit.
8 janvier 1620
Arrivé à 16 heures à l’ambassade, on envoie immédiatement Don Ignacio accueillir un arrivant, qui, lui dit-on a un pli à remettre à Son Excellence. Celui-ci se présente comme le père Giovanni di Bardi, un très jeune jésuite à l’œil malin et pétillant, qu’il ne tarde pas à introduire auprès de l’ambassadeur.
Puis, au terme de l’entrevue, il le raccompagne là ou il loge, au monastère jésuite attenant à l'Église Santa Maria Assunta, situé dans le Cannareggio. En chemin ils devisent de Venise, ville que l’italien ne connaît qu’à travers les livres. Il lui explique en outre les dangers qui pourraient le guetter dans une ville que le capitaine appelle « la putain du monde », et lui raconte l’enlèvement d’une jeune femme par les hommes armés au sein même d’un couvent il y a à peine deux jours. Arrivé dans les jardins du monastère, il accepte volontiers une collation avec le jeune prêtre, qui s’avère fort sympathique. Désireux de connaître un peu plus la ville, il propose à l’hidalgo une promenade le lendemain, à l’heure où il prendra son service. Celui-ci, trop heureux de quitter la monotonie de l’ambassade et le dénigrement perpétuel de Luis, accepte volontiers.

L'Église Santa Maria Assunta |
Lorsqu’il rentre à son logis à San Marco, il trouve Don Pablo habillé pour la première fois. Il lui annonce d’une voix encore assez faible que dans deux jours il pourra reprendre son service.
9 janvier 1620
C’est l’avant dernier jour de service de Don Ignacio avant sa semaine de relâche. Cela le met en joie. Il demande dès son arrivée au palais de l’Ambassade l’autorisation au capitaine de servir de guide au père Di Bardi pour toute la journée. Celui-ci accepte.
Il se rend donc au couvent et le trouve en pleine lecture. Ils se mettent en route et visitent le sestieri que l’espagnol connaît le mieux : San Marco. Ils passent par la place Saint Marc, puis se rendent en gondole à l’église San Giorgio Maggiore, dans laquelle l’espagnol n’est jamais entré.
Puis c’est l’heure de dîner, et dieu merci Don Ignacio est pour ce genre de libations bien plus expert que pour la visite d’églises. Il entraîne donc le jésuite dans une taverne de sa connaissance, pleine à craquer de gens, de bruits et de délicieux mets à déguster.

L'Église San Giorgio Maggiore |
Sans doute à la fois sous l’influence des mots suaves du père Di Bardi, et du vin sarde dans lequel il pioche plus qu’à son tour, Ignacio Martinez de Montoya y Caceres demande à son hôte s’il ne connaîtrait pas, lui qui possède une infinie sagesse et qui a lu tant de livres, une société secrète mystique qui aurait pour symbole une toile d’araignée noire. Celui-ci répond que non, mais qu’il lui faudrait en savoir plus pour essayer de le renseigner. L’espagnol parle alors de l’information reçue deux jours au paravent sur les sorcières de Grèce. Mais cela ne suffit pas à l’italien, qui souhaite en savoir plus. Alors Don Ignacio, mal à l’aise de discuter de choses du diable devant un homme d’église, accepte à condition qu’il le reçoive en confession.
A la fin du repas ils se rendent au couvent, ou ils s’installent dans un confessionnal. Quasi d’une traite, Don Ignacio relate la partie de ses aventures en rapport avec la femme, le bal, l’agression de Don Pablo, et aussi le meurtre de Marcello :
La confession de Don Ignacio :
L'inconnue et l'attentat
« Eh bien voilà : A peine arrivé à Venise que je fais la connaissance d’une femme dans une rue on loin de mon logis, la nuit. Tout était comme dans un rêve, la brume, et comme un engourdissement léger. Cinq spadassins m’entouraient de leurs lames et je ne pouvais plus bouger. Belle, brune, masquée d’un loup noir, elle s’est approchée de moi et a posé son doigt sur mon front en disant « celui-ci doit être testé ». Et puis elle a disparu dans le brouillard de la lagune, au bout de la rue, ainsi que ses sbires.
Et puis il y a eu la nuit de Noël, ou l’Ambassadeur a voulu aller écouter la messe à l’église Santa Maria Carmini. Alors que nous traversions avec le bateau de l’ambassade, nous avons croisé une gondole qui voguait parallèlement à nous sur tribord. Dans la cabine, la même femme, avec le même masque, j’en suis certain. Elle m’a souri et m’a montré notre bâbord, ou trois barques arrivaient pour nous éperonner de flanc. Il y a eu bataille, nous les avons taillés en pièce, j’ai protégé comme j’ai pu l’ambassadeur, et atténué sensiblement l’explosion d’une machine infernale. Lorsque je la cherchai de nouveau, elle avait disparu depuis bien longtemps.
Le bal
Puis j’ai été invité à un bal, à la Ca d’Oro, par une lettre d’elle. J’en suis sur, j’ai reconnu son parfum. Le sceau du cachet était une toile d’araignée noire. J’y suis allé, masqué comme tout le monde, et j’ai commencé par faire la connaissance d’une française, belle et masquée, avec qui j’ai badiné. Puis elle s’est éloignée, et j’ai rencontré un grand homme qui voulait louer les services de mon bras en échange d’une certaine somme d’argent. Il m’a remis un ducat d’or coupé en deux à la moitié. Celui qui me remettrait l’autre moitié serait mon employeur. J’acceptais, mais je demandais un prix supplémentaire : revoir la femme qui m’avait invité. Là son ton s’est cassé, et j’ai senti son visage se fermer sous le masque. « Vous ne savez pas de qui vous parlez, c’est impossible. Vous ne devez plus jamais chercher à la revoir. » a-t-il répondu avant de s’en aller à grand pas. Puis j’ai retrouvé ma Française, avec qui je me suis isolé dans un boudoir une bonne partie de la nuit, pour.. Hum hum. Puis à la fin du bal je l’ai revue enfin, elle, belle, brune, masquée aussi, mais c’était elle, à n’en pas douter, en haut du grand escalier. Je me suis élancé pour lui parler, mais trois mastards se sont interposés vivement pour m’empêcher de la rejoindre. Ne voulant pas créer d’esclandre, je suis sorti. Je me suis caché non loin, et j’ai vu quelques heures plus tard sortir ma française, qui parlait avec l’homme en noir qui voulait louer mon bras. Étrange. Ensuite j’ai suivi ma française, en vain.
Le rêve
Puis il y a eu ce rêve que j’ai fait il y a quelques jours, que je vais vous raconter à la troisième personne :
« Don Ignacio parcourt les couloirs d'un palais labyrinthique à la poursuite d'une femme, qui n'est autre que celle qui le hante depuis des jours. Il est un peu trop loin d'elle, il hâte le pas mais ne parvient pas à la rattraper. Elle tourne et vire dans les escaliers et les corridors, toujours à la limite de sa vue. Il croit la perdre, se dépêche, mais n’atteint jamais à sa hauteur. Elle est de plus en plus près, mais toujours au bout du couloir dans lequel il débouche.
Au moment où il parvient enfin à la rattraper, il est saisi d'un sentiment d'inquiétude. Elle se retourne brusquement. Elle est brune, porte un loup, et pose sa main sur son bras. Elle est terrorisée, et lui dit de fuir. Le Héros recule, et des hommes en noirs surgissent soudain autour d’elle. Le plus grand d'entre eux la saisit par le cou et la fait ployer sous son bras. Elle est contrainte de se soumettre à l'individu masqué. Dans un suprême effort de volonté, elle se redresse et murmure quelques mots. Son tourmenteur blêmit et recule, elle en profite pour s'enfuir, tout comme l'espagnol. Là tout est inversé, c'est elle qui cherche à le rattraper, lui qui court dans les coursives de ce gigantesque palais. Les hommes en noir sont toujours à leurs trousses. Puis ils arrivent dans une rue étrange, brumeuse, impersonnelle. Là, juste au moment ou elle parvient à rattraper Don Ignacio, celui-ci est entouré des cinq silhouettes en noir, qui dégainent leurs épées. Elles les brandissent et le transpercent. Mais ce n'est pas lui. C'est Don Pablo. »
La méprise
Et pour finir, figurez-vous que ce bon Don Pablo s’est fait presque tuer dans une ruelle sombre par cinq spadassins, et que, alors qu’il gisait à terre, il a entendu leur chef tancer vertement ses hommes pour le fait qu’ils se sont trompés d’espagnol. C’est moi, comprenez-vous, qui devait être à la place de Don Pablo ! Il a ajouté que j’en savais trop, qu’il fallait me faire taire définitivement.
Qu’en pensez-vous, mon père ?
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