4 - Les mots qui restent
C'est le nom donné par les miens à ce que les humains appellent "livres". Et c'est sur l'un d'entre eux que je suis tombé, un soir d'hiver, oublié par ma maîtresse sur la table du salon. Je lui en demandais le titre, puis cherchant par moi même à le décomposer en lettres, je parvins à écrire mon nom, celui que je ne vous donnerai pas. Elle me surprit encore une fois en train de m'exercer à tracer ses lettres dans la neige avec un bâton. Dés lors elle m'apprit à lire et à écrire. En quelques mois ce fut acquis. Je me mis à cesser de dormir, récurant le jour et lisant tout ce qui me passait à portée de main la nuit. Et puis enfin, je découvris ce qui allait changer ma vie pour toujours. Une nuit, alors que la porte de la bibliothèque était restée ouverte, j'y pénétrais, heureux que mes yeux d'Efrelas me permettent d'y voir dans les ténèbres, et je me mis en quête d'un ouvrage que je n'avais pas lu. Je tombais sur un vieux ivre écrit dans une langue que je ne connaissais pas. Suivant la même méthode que pour les mots humains, j'entrepris de déchiffrer les symboles qui s'étalaient sur les pages jaunies. C'était bien plus ardu. Quelques semaines plus tard, je compris qu'il s'agissait d’une sorte de série d'instructions. Je me mis à essayer de les suivre, mais sans succès. Ce que je compris en revanche, c'était la raison pour laquelle je ne voyais que très peu ma maîtresse : elle passait ses journées à essayer d'apprendre cette nouvelle langue à son fils, qui n'avait visiblement pas hérité des capacités intellectuelles de sa mère, et qui préférait de loin aller ronfler dans le foin après m'avoir jeté la tête la première dans le fumier.
5 - L'art ancestral des vents
Puis, peu à peu, au bout de quelques mois, je réussis à reproduire, toujours en cachette, la première des instructions. Je ne savais pas de quoi il s'agissait, ni comment ça marchait, mais j'avais réussi à faire danser pendant quelques secondes une faible flammèche dans le creux de ma main. Je me souviendrai toute ma vie de ce moment. Je venais de lancer mon premier sortilège. Je me rendis rapidement compte que seul, je ne pourrais jamais évoluer dans ce nouveau monde. Je pris mon courage à deux mains, et avec tout le respect et l'humilité que je pus rassembler, je m'en fus trouver dame Elasia pour lui demander, pour la supplier de me laisser écouter de loin les cours qu'elle dispensait à son fils. Elle éclata de rire, me dit que ce n'était pas une chose pour moi, et se détourna pour retourner à ses occupations. Je crus bon alors de reproduire ce que j'avais appris tout seul. Mais meurtri par sa réaction, je mis dans mon incantation peut-être plus de coeur que de tête, et la flammèche devint une grande et belle flamme orangée. Elle se retourna au son des mots magiques et ses yeux s'écarquillèrent devant ma main tendue.
Dés lors, dans sa grande bonté, elle changea d'élève. Je pris la place de son fils, et Miéouf repris sa place d'avant. Je continuais à l'aider du mieux que je pouvais, mais tous mes efforts étaient focalisés sur l'étude du langage magique. Je progressais vite d'après elle, mais jamais assez pour moi. J'étais insatiable. C'est pour cette raison qu'elle me surnomma Tanerûne. Je lisais tout, tout le temps, je finis sa bibliothèque en un clin d'oeil, et elle me donna d'autres ouvrages, qui venaient de ses amis, paraît-il.
En vérité il n’y avait qu’un seul ouvrage qu’elle ne m’autorisa jamais à lire. C’est celui qu’elle lisait avec une grande attention certains soir, un grimoire tendu de cuir bleu et luisant, aux ferrures de cuivre, qu’elle enfermait à clef dans la grande armoire de la bibliothèque. Je respectais son choix, certain que ma bonne conduite me permettra un jour d’y plonger mes yeux.
6 - Le revers de la médaille
Tout mes tracas, tous les ennuis qui m'étaient destinés, tout ce qui fit que j'ai dû quitter précipitamment la maison de mon maître de magie, virent de son fils, ce gros tas de graisse de Malagar. Il conçut tout d'abord un vif ressentiment que je prenne sa place auprès de sa mère, moi le sale glok, comme il m'appelait. Ensuite, lorsqu'il s'aperçut que j'avais bien progressé, il se mit à me faire chanter. C'était fort simple : J'étais un sombre gnome noir, mal aimé, bien vu nulle part, et lui était un fils de bonne famille, sa mère était respectée partout. Il lui suffisait de me dénoncer à sa mère d'avoir usé de magie pour lui nuire, voir pour lui faire du mal pour que je me retrouver à la rue, en prison, ou dans je ne sais quel autre prédicament. Il me força à l'aider dans ses entreprises de jeune écervelé. Econduire un amant jaloux, captiver une foule pendant qu'il dérobait les bourses des badauds, séduire des jeunes filles, et tout ce genre de choses. Ce n'était pas grand chose, du moins au début. Puis ses demandes empirèrent, il me fit commettre des larcins plus importants, je fus obligé de le couvrir lorsque c'est lui qui devait agir. Je compris alors qu'une sorte d'organisation criminelle était derrière tout ça. Je le fis parler et il mentionna la Main Noire et me proposa d’en faire partie. Je refusais, déjà bien déçu qu’il se serve de moi et de mes talents pour en gravir les échelons.
Je ne connaissais pas ces gens et ne voulais pas les connaître. Je voulus fuir, mais il s'en aperçut et m'en dissuada aussitôt en me disant qu'il irait trouver le capitaine de la garde de Saranques et qu'il me collerait sur le dos la totalité des méfaits que nous avions commis ensemble. J'étais coincé, et j'avais trop de respect pour sa mère pour lui nuire d'aucune manière.
7 - La colère éternelle
Il fallait que cela cesse. Mais comment ? Je décidais, puisque ça m'avait porté chance une fois, d'aller m'en ouvrir à ma maîtresse. Je profitais d’un soir ou son fils était absent pour tout lui raconter, le chantage, la Main Noire, les larcins, le cul de sac dans lequel je me trouvais. Elle entra dans une terrible colère. Je ne l'avais jamais vue dans cet état. Elle hurlait des mots dépourvu de sens, parlait dans une langue inconnue. Je croyais au début qu'elle me reprochait d'avoir entraîné son fils sur une mauvaise pente, mais il n'en était rien. Elle était outrée que j'ai pu mettre la magie au service du Mal, comme elle l'appelait. Bon sang ne saurait mentir, disait elle, la caque sent toujours le hareng, les chiens ne font pas des chats, glok je suis, et glok je resterai, je n'avais aucun jugement.
C’est durant cette diatribe que ce qui avait été enfoui durant tout ce temps passé chez les humains refit surface dans mon esprit torturé. Tout ce qui faisait de moi un Efrelas, un gnome noir parmi les gnome noir, tout ce que la civilisation des grandes villes humaines avait tenté de cacher, la noirceur de l’âme, la rancœur, la jalousie, le mépris et surtout, surtout la colère, cette colère qui ne devait jamais me quitter, tout ce que j’avais inconsciemment combattu dans cette maison était en train tout doucement de se frayer un chemin vers le haut, vers la tête, vers l’esprit, vers la conscience.
Alors qu’elle vociférait, je pensais à tout ce à quoi je m’étais interdit de penser depuis qu’ils m’avaient accueilli. Des farandoles de questions me venaient en tête, un tourbillon d’interrogations, un vortex de mystère : pourquoi les humains détestaient-ils les Efrelas ? Pourquoi les gloks haïssaient-ils les hommes ? D’ou venait cette antédiluvienne querelle ? Pourquoi en réalité, de tous les peuples du monde connu et inconnu, aucun ne pouvait se résoudre à porter un jugement objectif sur ma race ? Qu’avions-nous fait ? Et surtout, pourquoi elle, simple et misérable humaine parmi les humaines, avait-elle décidé de croire en moi ? De me protéger ? De m’enseigner ? Et même peut-être de m’aimer ? Et quel était ce don de parler au Vents magiques qui m’était soudain apparu ? Pourquoi moi ? Et pourquoi aussi ne m’étais-je jamais posé toutes ces questions pendant toutes ces années ? Etait-ce un charme ? Ou était-ce tout simplement moi ?
Lire la suite
| |