Tête Brisée est un orque de la tribu du Crâne Fendu. Il est à la fois fou et avisé, inconséquent et empreint d´une sagesse mystique qui détonne pour un être aussi jeune. Il n´a jamais aimé les exploits guerriers, et n´a donc jamais été très intégré à la vie martiale de la tribu. C´est le treizième fils du vieux chaman, le seul encore en vie. Il se nomme Borakaï, mais il est plus connu sous le nom de Tête Brisée. Il prie avec ferveur Lamashtu, et vénére Rovagug. Son ambition est de devenir un jour un éclairé des dieux orques et de leurs miracles, haut privilège que se partagent très peu des siens.
Il tient son surnom d´un curieux événement durant son adolescence. Un jour, alors qu´il traînait dans les parages de la tente de son père, il sentit une drôle de fumée s´en échapper. Attiré, il la respira à plein poumons par les aérations de la tente. Il eut la tête qui tourne, puis s´en alla tout droit pour disparaître plusieurs jours dans la forêt. Lorsqu´il revint, il avait la tête entièrement rasée, et une grande et fraîche cicatrice qui lui barrait le visage verticalement, du sommet du crâne au milieu du nez.
On l´interrogea sur son périple. Il répondit qu´il ne se rappelait de rien, sauf d´un grand oiseau noir qui était son ami. Même aujourd´hui il ne se rappelle plus rien de ce qui s´est passé. On le surnomma alors Tête Brisée à cause de la cicatrice qui ne le quitta plus, mais aussi parce qu´on le tint désormais pour à moitié fou.
L´exploit qui a fait de lui un élu prend sa source dans le fait qu´il n´a jamais cessé de respirer les fumeroles de thanebrance, qui peuvent conduire parfois à des visions. Par un coup de la destinée ou une facétie des dieux, les effets de cette racine sont beaucoup plus forts chez Borakaï que chez les autres apprentis chaman. Si il sait aujourd´hui comment la cueillir et la faire sécher, il n´en était rien à l´époque et il devait la chaparder dans la tente de son père.
Une de ses hallucinations oniriques l´a conduit à voir une colonne d´elfes en train de massacrer une expédition punitive des siens. C´était une vision floue, pas assez précise pour pouvoir être prise au sérieux, mais cependant bien nette sur un point : parmi le groupe d´elfes se détachait l´image du capitaine, dont il entendit nettement le nom sonner à ses oreilles, Yrkuolë, le Tueur d´Orques, le fléau des tribus, celui qui sème la mort et la destruction sur son passage. Un elfe sournois, toujours à se cacher, feuille parmi les feuilles, arbre parmi les arbres. Un lâche se battant avec des méthodes de lâche, de loin, de jour.
Décidant de ne pas garder ça pour lui, il se résolu, au risque d´aggraver son cas, d´aller porter sa vision aux oreilles du chef, qui tenait conseil avec ses lieutenants ainsi qu´avec Urugug, un otage(*) des Feux Vaillants, une tribu alliée. Urugug était un être à l´âme profonde, qui pouvait pister des elfes et des humains sur plusieurs lieues. Il rendait depuis deux lunes des services aux Crânes Fendus. Borakaï parla, et les guerriers rient et se moquèrent de lui. Le chef s´énerva. Le jeune presque chaman se mit à crier qu´il a vu en rêve que beaucoup de sang orque allait couler, et que si ce qu´il dit s´avère faux, que le conseil se charge de le punir. Lais le conseil n´écouta pas, sauf l´otage, qui regardait le jeune orque en silence.
Toujours est-il que l´embuscade eut bien lieu, malgré ses avertissements, et que les meilleurs guerriers de la tribu tombèrent ce jour-là. Lorsque la troupe revint au camp, Urugug était furieux, et regarda longuement le petit orque qu´il aurait dû écouter. Quelques semaines plus tard, il rentra chez les siens et Tête Brisée ne devait plus en entendre parler pendant des lunes.
Depuis ce jour, souvent, lorsqu´il inhale du thanebranche et entre en transe, il suffit à Borakaï de penser à Yrkuolë pour l´apercevoir : il a le don de double-vue. Ce don des dieux lui valut une place au conseil, et il fut désormais une voix qu´on écoute au sein de la tribu. Il continua à user du thanebranche, et eut, quelques mois plus tard, une vision sidérante de clarté : Debout sur une colline faite entièrement de cadavres elfes et humains, un vieux guerrier sans tête tout maigre, à la côte de maille déchirée, tenait son chef à bout de bras. La tête coupée parlait sans arrêt, et il mit un temps infini pour déchiffrer ses paroles. Il apprit alors ce que les rumeurs avaient depuis quelques temps comporté : il lui fallait coûte que coûte le retrouver, lui, le Grand Fmüll, le Non-Mort, pour lui faire révéler à tous son victorieux héritage. Il devait le rencontrer, il allait le rencontrer. Mais comment ? Ou ? Quand ?
Quelques mois passèrent, et les visions continuèrent, certaines floues et métaphoriques, d´autres trop précises pour être vraies, jusqu´au jour ou il vit le mage noir en personne. Le demi-orque s´avançait sur le rocher de la présentation, sans que nul ne l´ait entendu approcher, et se tenait revêtu d´une grande robe d´un noir de jais. A son flanc pendait un cimeterre à deux mains orné de runes, réplique exacte de celui du chef. De sa main droite décharnée, il tenait par son immense tige une fleur qui ornait sa poitrine d´une tâche d´un bleu très pâle. Le chaman demanda à son père, qui connaissait tout ses plantes, ce qu´il en était de cette fleur. Il répondit qu´il s´agissait d´une immortelle des solstices, une plante qui a le pouvoir de faire perdre la mémoire à ceux qui la respirent, et qui ne pousse qu´aux solstices, sur les lieux où un drame s´est déroulé.
Les réponses qu´il cherchait trouvèrent sens lors de l´arrivée au clan de celui qui était connu sous le nom de Schrell le demi-orque. C´était un séide du mage noir que Borakaï avait vu en rêve, et qui utilisait le fait qu´il puisse passer naperçu dans le monde des hommes pour lui servir d´espion et d´agent de liaison. Créature peu de mots, il fut bref, et, au milieu de la place à palabres, entouré par le clan médusé, il demanda à parler à celui qui se faisait appeler Tête Brisée. Il lui dit :
- J´espère qu´Urugug a dit vrai, et que tu portes toujours sur toi l´odeur des vrais rêves. Il paraît que tu es un élu. Quitte ces vauriens, et rends toi à la forteresse de Ferlingen. Là tu verras le Non Mort et tu entendras ce qu´il a à te dire. Tu devras participer à la mise à sac du village des elfes qui se trouve non loin, pour en faire un maximum prisonniers. Tu les escorteras jusqu´à la grotte sacrée où ils resteront confinés jusqu´à ce que le mage noir vienne en prendre livraison. Pars immédiatement".
Puis dans un froissement de cuir et de peaux, il fit demi tour et disparu aussi vite qu´il était arrivé.
Les possessions de Borakaï s´étendaient à un bâton noueux, les peaux de bêtes rituelles du chaman qui lui servaient de manteau, toute une batterie de fétiches et autres talismans de protection contre le mauvais sort et la fourberie des elfes, ainsi qu´un sac presque plus gros que lui dans lequel il enfourna toute les réserves de thanebranche de son père, plus les siennes. Son prestige au sein de la tribu grandissant à vue d´oeil, il en profita pour s´adjoindre les services d´un de ses vieux amis, Jaghar Main-Serpent, un éclaireur connaissant bien la région, et capable de le guider jusqu´aux ruines. Le voyage fut sans encombres, et au crépuscule du troisième jour les créneaux défoncés et les toits vermoulus de l´imprenable forteresse se dessinèrent au dessus de la canopéé. Le guide donna l´accolade à Tête brisée, et fit demi tour. Le jeune orque, d´un pas à la fois prudent et fier, se remit en route vers les hautes tours.
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