"Tu déraisonnes, Faalitas, nulle créature aussi basse ne peut marauder en la région. Cela ne se peut, et cela jamais ne sera. Et j'en veux pour preuve que la chose la plus inhumaine et la plus vile de notre ère est ta légendaire ignorance. Vois-tu pire que ta bêtise ramper en ce bas monde ?"
"Le Chemin des Fols" de Minestra Belle Rose"
1 - La vie d'avant
Qui peut raisonnablement penser que le monde n'est peuplé que de créatures à l'images des dieux des hommes ? Qui veut nous faire croire que rien d'inhumain ne respire en ces contrées ? Personne je l'espère. Ce serait bafouer la mémoire de ces voyageurs imprudents qui se sont aventurés dans les Noires Cavernes du plateau de Louvessordes, puisque c'est mon clan qui les a massacrés. Certes ils ne sont pas nombreux à avoir voulu les traverser, bien que lorsqu'on les connaît, ces souterrains soient le plus court chemin entre la haute ville de Saranques et les contrées de Presque, mais ils nous ont aimablement fait quelques repas, tout filandreux et rassis qu'ils furent.
Je suis un Efrelas. Mais vous connaissez sans doute mieux les mots Gnomes noirs, ou Glok. Je suis du clan de la Pierre Fendue, jadis sous les ordres de Gromelas, lui-même sous les ordres de Serdokeï Tête Cassée, le plus puissant de nos chefs. Je suis le fils adoptif du sorcier Mordekaï, et je n’ai jamais connu mes parents naturels.
Du peu de temps que je suis resté parmi mes congénères, je n'ai jamais compris la raison pour laquelle nul puissant seigneur n'avait levé une armée pour chasser définitivement les Efrelas des Noires Cavernes, afin de sécuriser la route qui permet d'éviter les cols enneigés. Je me rendis compte bien plus tard qu'ils n'en avaient pas les moyens. Ces cavernes sont un labyrinthe de couloirs plus dangereux les uns que les autres, peuplé depuis des millénaires de créatures qui voient parfaitement dans le noir, comme nous, et qui ne feraient qu'une bouchée de quelques centaines d'humains blancs comme des fesses de nones qui s'y risqueraient. Et c'est très bien ainsi.
2 - De Charybde en Scylla
Tout changea autour de ma huitième année, lorsque je me rendis compte pour la première et dernière fois que s'il fait bon de posséder de l'esprit chez les miens - qui n'allaient pas tarder d'ailleurs à devenir les autres - il ne fallait pas en faire trop état. J'essayais donc, par tous les moyens possibles, de persuader notre chef que c'était une terrible erreur de percer un nouveau tunnel en direction des Sources Torrides, les pierres étant trop friables par là-bas, lorsqu'il prit subitement ombrage de mon outrecuidance (que j'aime ces mots humains, qu'ils sont doux !), et me bâti comme plâtre jusqu'à l'inconscience. Puis, comme j'étais le fils du vieux sorcier et qu'il ne pouvait pas me punir d'avantage, il chargea Gros Pogroh et deux de ses acolytes d'aller me vendre au clan du Crâne Mort, comme c'est la coutume chez nous. Une sorte d'exil forcé.
Comme je ne pouvais pas marcher, on me mit dans une cage, et, alternant de rares périodes de conscience avec de longs séjours dans le noir, on me bringuebala pendant un temps totalement indéfini dans les couloirs obscurs des Noires Cavernes. Je rêvais de batailles terribles et de geysers de sang, de membres brisés et de cris atroces. Lorsque je me réveillais, j'étais toujours dans la cage, et je mis du temps à remarquer le très subtil changement qui s'était opéré. j'étais désormais posé sur le dos d'une mule de bât qui cheminait à la lueur chancelante d’une lanterne. Mes congénères avait disparu. Devant, sur un cheval aux reflets bleus, sifflotait une humaine vêtu de rouge, le premier spécimen que je voyais vraiment de près.
3 - Comme il est doux de ne (presque) rien faire
De tous les changement que cette rencontre opéra, le plus notoire, et celui dont je garde la plus forte impression, était que dés lors que je fus installé chez Maîtresse Elasia, dans sa grosse maison des environs de Saranques, je n’étais plus bâtu à tort et à travers. Et c'était un vrai bouleversement. Je m'attendais, dans mon imaginaire de petit gobelin, être mangé avec des champignons, bouilli et torturé pendant des heures, puis dévoré par des dizaines d'enfants humais. C'est du moins comme cela que mon sorcier de père me décrivait les moeurs des hommes. Mais il n'en fut rien. Enfin, ce que je veux dire, c'est que la place qui m'était destiné aurait fort déplu à un serviteur de basse extraction, mais je ne m'en plaint pas.
Je pris la mesure de la forte dépréciation en laquelle les hommes nous tiennent, nous les Efrelas. Comme je l'avais appris une première fois par le passé, je me gardais bien de montrer quelque forme d'intelligence, et le meilleur moyen que je trouvais pour ce faire était de dire oui à tout. Je dis donc oui à la nourriture, au rôt et au pot, oui au ménage et au rangement, oui à la cuisine et à la vaisselle, oui à la lessive et aux corvées de bois, bref, oui à tout. Ce qui fit grandement plaisir à deux personnes, son fils Malagar, un gros balourd qui ne pensait qu'à manger et à me jouer des tours pendables, et Miéouf, mon prédécesseur, un vieux nain qui semblait avoir mille ans (mon tout premier aussi) et qui déchargea sur moi ses anciennes tâches, non sans quelque mépris et complaisance. Mais je ne peux leur en vouloir ce sont eux qui m'apprirent à parler la langue des humain. En quelques mois le tour était joué, mes rudiments s'étaient transformés en un vrai langage. Même ma maîtresse en fut surprise. Comme elle ne me parlait guerre et que je lui répondais encore moins, elle me regarda d'un drôle d'air lorsqu'elle me surprit en train d'expliquer à Miégouf comment marchaient les engrenages actionnant le seau du puits.
Je ne sortais guère du domaine, afin de ne pas créer d’incident avec les enfants de Saranques, ou du village d’à côté. Je préférais de loin l’intérieur de la maison, et surtout la cave, on on m’indiqua que je devais dormir, là ou mes yeux pouvaient se reposer de la lumière du jour.
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